Jean Nolle

mercredi 10 juin 2015
par  GuillaumeCoudray
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Jean Nolle, est un paysan-ingénieur-technicien français né en 1918 et mort en 1993. Ses compétences et ses observations l’ont amené à promouvoir la réhabilitation et la promotion de la traction animale comme moyen moderne d’autonomisation des paysans, à travers la conception d’outils innovants fonctionnant avec la traction animale.

Dans son livre "Machines Modernes A Traction Animale" écrit en 1986, il fait une petite autobiographie que voici :

"Je suis né dans une famille d’agriculteurs français en octobre 1918. Mon père était paysan ainsi que le furent tous mes ancêtres paternels. Je naquis donc avec une âme de paysan, comme d’autres naissent avec la peau noire ou les cheveux roux. Et pendant toute ma prime jeunesse, je n’envisageais d’autre avenir pour moi que celui de paysan.

1934. Je viens d’avoir 16 ans. A l’heure où mes anciens camarades de classe s’apprêtent à rentrer en seconde, je renonce brusquement à l’avenir promis par de bonne études pour me dissoudre dans la plus humble des professions : celle de charretier… décision extraordinaire qui m’est amplement reprochée, ce qui ne peut modifier ma décision. Je suis né paysan et non pas girouette. Et je deviens pendant trois ans responsable d’une attelée de cinq chevaux. Formation pratique et non pas universitaire, apprentissage de la vie dans le réel, enfant sauvage rempli de défauts et de sincérité. L’hiver cependant, je vais sacrifier sur l’autel de la connaissance en allant à l’école d’Agriculture, laquelle me délivre en fin de compte un diplôme aussi prestigieux qu’inutile.

1944. Je suis maintenant agriculteur puisque mon père est mort l’an dernier. Les difficultés incroyables auxquelles je suis en butte à cette époque, développement en moi un instinct de survie. J’en arrive à fabriquer moi-même la plupart des machines agricoles dont j’ai besoin, préparant ainsi sans le savoir ma future vocation. C’est ainsi que je réalise ce qu’aucun homme n’a probablement jamais fait : Récolter dix hectares de pommes de terre tout seul, grâce à une invention miracle fabriquée de mes mains sous les bombes, et qui va me permettre de terminer honorablement ma courte carrière d’agriculteur... et surtout de m’ouvrir par les voies très détournées du machinisme agricoles, un destin tout à fait inattendu.

1950, Me voici en Casamance, engagé par la C.G.O.T. (Compagnie Générale des Oléagineux Tropicaux) à titre de conseiller technique. Pendant quatre années je participe à la folie collective du moment : l’agriculture industrielle, inventant tout ce qui paraissait pouvoir servir cette idéologie séduisante… Et je partage le risque créatif avec la compagnie, chose très inhabituelle de la part d’un simple employé. Mais j’ai l’esprit sportif et je suis heureux de participer, même bénévolement, à ce que je crois être une solution d’avenir… pauvre imbécile !…

Quatre ans après la « solution d’avenir » a fait long feu. C’est la sanction qui accompagne toute démesure. La C.G.O.T. abandonne ses tracteurs mais pas ses 5 000 hectares d’arachide. Elle s’associe avec les petits paysans du coin. Je perds donc mon emploi, mais j’en retrouve aussitôt un autre avec le S.E.M.A. (Secteur Expérimental de Modernisation Agricole) qui exploite lui aussi 5 000 hectares d’arachide en culture industrielle au centre du Sénégal et qui connaît évidemment les mêmes difficultés que la C.G.O.T. Mais auprès du désert de Ferloo on n’est pas handicapé comme en Casamance par la mouche Tsé-Tsé, de sorte qu’ici on peut se reconvertir en « paysannat », réactivant le machinisme agricoles à traction animale abandonné depuis la Seconde Guerre mondiale.

1954. Vingt ans jour pour jour se sont écoulés depuis que, sur un coup de te plus prémonitoire qu’insensé, j’ai engagé ma vie au niveau le plus bas de l’échelle sociale, et j’en comprends enfin la véritable signification : le S.E.M.A. me charge en effet de prendre en main l’étude d’une nouvelle charrue à traction animale… Pourquoi moi ? Paysan autodidacte qui n’appartient même pas au sérail administratif, et ne suis pas non plus l’un de ces prestigieux ingénieurs dont l’Administration est si fière ?… Il ne m’intéresse pas de le savoir. Je m’identifie instantanément à cette nouvelle tâche que d’aucuns considèrent déjà comme dégradante et indigne de leur standing. Mais pour moi, ancien charretier, il n’existe pas de basses besognes quand on les fait par amour. Derrière les machines qu’on me demande de concevoir, je viens de découvrir ce que personne n’aperçoit encore ; des petits paysans oubliés… mes yeux sont tous neufs. Je vois d’un seul coup l’immensité de l’apostolat qui m’attend après mon rôle d’inventeur. C’est inimaginable, passionnant. Ma vie n’y suffira jamais. Je me demande jusqu’où cela va me conduire ?… ad augusta per angusta… mais c’est bien sûr !…

Déjà en découvrant le machinisme agricole quelque dix ans plus tôt j’avais repris, au niveau d’ingénieur mécanicien, des études interrompues à l’âge de 16 ans. A présent, en découvrant ceux que j’appelle déjà mes petits paysans oubliés, je me sens poussé en avant par un talent plus subtil : celui de cinéaste. En quelques années mes films vont envahir les écrans amateurs parisiens et me procurer, à l’instar de mes machines, autant d’admirateurs que d’envieux. La télévision réalise un court métrage sur ma personnes intitulé : « La vocation d’un homme ». Mais c’est une erreur. Ces gens ne pensent qu’à l’image et la vrai vocation c’est la petite machine. Je refuse le passage à l’antenne. Puis l’un des plus grands metteurs en scène de l’époque veut me faire passer professionnel. Négatif. Rien ne peut me faire renoncer à mes petits paysans oubliés. Des cinéastes on en trouve à la pelle tant il est rabâché que « Nul homme n’est irremplaçable »… mais dans ma profession je sais bien au contraire que « Tout homme est irremplaçable quand il est présent dans ce qu’il fait... » De toute évidence, je suis un « marginal ». A vouloir à toute force venir en aide aux pauvres, je me prépare inévitablement une destinée de pauvre… Heureusement pour moi, mes chevaux m’ont enseigné autrefois que tout homme (comme le cheval), doit faire ici-bas la tâche pour laquelle il est né

1984. 50 ans se sont écoulés depuis mes premières aventures chevalines et 30 depuis la découverte des petits paysans oubliés. Pendant un quart de siècle mes machines se sont répandues dans le Tiers monde. J’ai effectué 144 missions de bas niveau (entendez manuelles), et sur ces 144 contrats passés avec des employeurs presque toujours différents, 71 furent exécutés sans rémunération. Je découvris ainsi dans les 72 nations, inventant sur le tas plus de 200 machines ou équipements.

Mon travail a servi aussi bien les pauvres gens que les ambitieux sans scrupules. Et si mon nom n’apparaît pas formellement dans les rubriques, c’est parce qu’il n’en n’est pas besoin. Dieu qui m’a fait naître paysan avec une tâche bien précise, a inscrit mon nom à ma naissance dans le seul mot qui convienne à ma situation et que tout le monde répète journellement : technologie

Tech-nolle-logie qui, pour moi, se définit en trois lettres : S.P.S. Simplicité, Polyvalence, Standardisation. Contrairement à tous les ouvrages qui traitent superficiellement du machinisme agricole, celui-ci va s’appuyer sur ces trois valeurs fondamentales, actuellement dédaignées par cette mentalité de faux riches qui déforme la réalité.

Il est tellement plus lucratif pour ceux qui ne pensent qu’à ça, de vendre ce qui est compliqué, monovalent, et disparate, que nul ne veut s’encombrer de valeurs techniques supposées rétrogrades que l’on assimile à certaines valeurs morales considérées comme désuètes. Que nos sociétés occidentales en crèvent comme la grenouille de la fable, cela nous regarde. Mais nous n’avons pas le droit d’imposer notre économie du gaspillage aux pauvres du Tiers monde.

Je n’ai pas pris l’initiative de rédiger cet ouvrage. Comme en 1954, 1960 et à toute époque de ma carrière publique, la demande est partie des professionnels qui en avaient le besoin. Qu’ils en soient remerciés, au nom de tous ceux que j’ai voulu servir de mon mieux : les petits paysans oubliés. "

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Plus tard, Jean Nolle créera l’association PROMMATA pour poursuivre et diffuser son œuvre.
Aujourd’hui encore, l’association est fidèle à ses principes, et s’efforce du mieux possible de continuer à développer la traction animale moderne pour soutenir et favoriser l’agriculture écologique et paysanne.

À voir aussi : l’article Wikipedia : (Contenu soumis à la licence CC-BY-SA) Jean Nolle de Wikipédia en français (auteurs)


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